Trop d'argent tue le jeu

J’ai lu avec attention l’article de Pierre Gaubil paru dans le numéro 32 de Jeux sur un Plateau et intitulé « Trop de jeux tue le jeu ».

Ce paradoxe qui peut aisément passer pour une évidence est à mon avis loin d’en être une. Tout est question de point de vue.

Le raisonnement du patron français de Days of Wonder est logique si l’on considère le jeu de société prioritairement comme un produit de consommation, comme un facteur économique. En effet, dans cette optique, la multiplication de jeux aux similarités de plus en plus visibles, l’amateurisme de certains éditeurs risquent de nuire à l’image du monde du jeu dans son ensemble et de démotiver l’acheteur potentiel, le joueur submergé par l’offre et incapable de séparer le bon grain de l’ivraie.

Une fois ce constat établi, faut-il souhaiter pour autant que les petits éditeurs qui tirent à moins de 5000 exemplaires disparaissent pour désengorger le marché et faire place nette aux grosses sociétés ? Ces dernières n’ont pas, heureusement, le monopole des bons jeux (encore faudrait-il se mettre d’accord sur la définition du bon jeu : jeu à forte couverture publicitaire ? jeu à fortes ventes ? jeu qui trouve son public ?) ni du sérieux dans le travail. En matière économique la domination d’un secteur d’activité par quelques poids lourds est rarement à l’avantage des autres acteurs concernés (inventeurs, consommateurs).

Imaginons que trois ou quatre éditeurs reconnus (par qui ?) sortent à l’avenir la presque totalité des créations hexagonales. Quelle serait alors la motivation des auteurs en quête d’édition ? Tous n’ont pas l’orgueil de croire qu’ils ont du génie ou seulement du talent. Ils en laissent juges les joueurs. Joueurs qui risqueraient de se lasser d’une production stéréotypée, à moins que le développement de la publicité ne les persuade du contraire. Mais quel plaisir pourraient-ils éprouver en poussant la porte d’une boutique de jeux s’ils ne pensaient trouver sur les étagères que des jeux excellentissimes ou du moins estampillés comme tels ? Le plaisir c’est au contraire de découvrir une perle dans un tas de bagatelles.

Délaissons cette interprétation économique et, subitement convertis à un optimisme tout libéral, laissons le marché à son autorégulation, rendant ainsi caduques les inquiétudes de Pierre Gaubil.

Vite guéri de cette euphorie, je change de point de vue pour dire que l’idée que « trop de jeux tue le jeu » se vide de son sens si l’on considère le jeu comme une activité sociale et culturelle. Cessons un instant de penser en termes de produit, de vente, d’argent, de marge, d’offre, de demande et que sais-je encore. Si le but du jeu c’est le partage, l’échange et la convivialité, le développement tous azimuts de l’univers ludique, le pullulement des éditions, le renouvellement des auteurs sont une évolution souhaitable. Voyons-y une saine émulation susceptible d’améliorer la qualité générale des jeux. Ne dit-on pas par exemple que le concours de Boulogne-Billancourt est de plus en plus relevé ?

Les joueurs trouveront toujours leur bonheur parmi la pléthore de sorties. Faisons-leur confiance pour dénicher ce qui leur plaît, pour récupérer le bon grain.

Évidemment, sauf à découvrir un moyen de fournir gratuitement des jeux aux joueurs (au delà du téléchargement par Internet qui rebute hélas la plupart d’entre nous par ses contraintes, mais j’y reviendrai une autre fois), le monde du jeu ne peut pas s’exclure de la sphère économique. Mes rêves ont peu duré. Laissons donc les joueurs faire leurs arbitrages financiers, la société Days of Wonder dût-elle en souffrir. Le mieux serait peut-être d’augmenter les salaires.

Gilles LEHMANN
(Décembre 2006)