Le mirage chinois

Fabriqué en Chine. Regardons autour de nous, lisons les étiquettes de nos vêtements, observons un livre pour la jeunesse, prenons des ciseaux, des pinces à linge, une télécommande, un feutre, une prise de téléphone, etc. La liste des objets qui viennent de ce lointain pays est infinie.

Les jeux de société n’échappent pas à la règle, même s’ils affichent souvent des provenances moins exotiques. Car si les mentions apparentes « Fabriqué en France », « Fabriqué en Allemagne », « Fabriqué aux Etats-Unis », ne contournent pas la loi, elles trompent néanmoins l’acheteur. L’assemblage n’est pas la fabrication, mais on joue sur les mots pour ne pas éveiller la conscience du consommateur. Il vaut mieux le rassurer que lui donner à réfléchir. Quand les pièces d’un jeu proviennent de deux ou trois pays différents, Allemagne, Pologne et Chine par exemple, n’est-il pas normal d’en informer les joueurs ? Le plastique chinois se taille déjà la part du lion, le carton asiatique va sans doute sous peu en faire autant.

La chaîne entre l’auteur et le joueur est si longue qu’elle favorise un manque certain de transparence, de traçabilité pour employer un néologisme à la mode. Considérons un créateur nantais qui rencontre un éditeur parisien qui contacte un fabricant allemand qui sous-traite à une usine chinoise qui produit le jeu, le confie à des transporteurs libériens qui le déposent à la Poste qui le livre à l’éditeur qui le laisse au distributeur qui l’envoie à la boutique qui le vend au joueur nantais voisin de l’auteur. Tout cela est très schématique bien sûr, l’éditeur peut négocier directement avec l’usine chinoise, travailler avec plusieurs fabricants d’origines variées, mettre en boîte dans son pays. Dans tous les cas, le jeu aura fait des kilomètres, consommé du pétrole à gogo, une vraie chance pour l’environnement.

Mais pourquoi chercher si loin ce que l’on peut trouver à côté ? Pourquoi ? Mais parce que c’est moins cher, la raison de l’argent est toujours la meilleure. Moins cher ? Oui car le transport des marchandises est très bon marché contrairement à celui des humains et son coût n’entame pas les économies réalisées sur le prix de la main-d’œuvre chinoise. Celle-ci travaille beaucoup pour pas grand-chose, n’est pas librement organisée et donc pas revendicative, le rêve en somme pour tout businessman qui se respecte. Sans compter que ces parfaits ouvriers sans contrat (la tradition chinoise a du bon), font du boulot de plus en plus propre, conforme aux standards occidentaux. Et après ? Je suis auteur de jeux, un éditeur s’intéresse à une de mes créations, il passe par la Chine, pays totalitaire avec des camps de « rééducation par le travail », le matériel sera nickel, renvoi des réfugiés nord-coréens, les délais seront respectés, répression contre les ouïghours, le prix de vente sera raisonnable, détentions arbitraires, procès iniques, exécutions, les droits d’auteur sont corrects, réquisitions de terrains pour les J.O. de 2008, en route vers le succès.

« La Chine n'est pas seulement le paradis de l'injection plastique, du textile bon marché et des droits de l'homme, c'est aussi un endroit où l'on peut faire faire des choses qui sont maintenant impossibles en Europe si l'on veut rester dans la gamme de prix attendue par les consommateurs (c'est là tout le paradoxe de notre société de consommation moderne, mais c'est un autre débat tout aussi passionnant...). ».

« Le choix n’était donc pas là entre la Chine et l’Europe, il était entre la Chine et rien. ».

Bruno Faidutti (JSP n° 28) fait écho à Asmodée. La Chine ou rien. Pourquoi pas rien ? La sortie d’un jeu doit-elle prévaloir sur l’éthique de l’éditeur, de l’auteur ou des joueurs ? L’un de ces acteurs ludiques est-il mis en danger par l’inachèvement du projet ? Soit on se contrefout des conditions de fabrication du jeu et l’on cherche le meilleur rapport qualité/prix et vive la Chine, soit on place d’autres valeurs au-dessus de l’argent et on évite de cautionner le régime chinois comme le font les grands groupes industriels mondiaux et leurs VRP politiques de luxe qui voient dans la Chine un eldorado, à la fois gigantesque bassin de main-d’œuvre servile, immense marché potentiel autour d’une classe moyenne libre de consommer sinon de penser, et poubelle sans fond du monde occidental. Pourquoi pas rien ? L’auteur va-t-il mourir de chagrin en conservant un jeu dans ses cartons, l’éditeur court-il à la faillite, les joueurs vont-ils être en manque ?

La Chine ou rien, ces mots résonnent dans ma tête comme une insulte à mon entendement et un renoncement bien pratique. Je suis au contraire persuadé que si tous les auteurs disaient à l’unisson « Pas la Chine », le monde ludique y gagnerait bien autre chose que de la croissance et de l’argent.

J’ai conscience qu’en écrivant ces mots je me ferme des portes, qu’importe. J’espère que d’autres s’ouvriront, plus étroites peut-être mais plus en adéquation avec mes idéaux. Je serais déjà satisfait si mes propos déclenchaient un questionnement chez les auteurs qui ne vivent pas financièrement du jeu et demeurent donc libres encore de ne pas se tourner vers la Chine. Tous les éditeurs n’assument pas clairement leurs relations chinoises, ils doivent être transparents sur le sujet. Les gros ne s’en cachent plus et intègrent cette réalité à leur marketing, c’est plus correct mais pas plus sain.

La Chine n’est pas la seule voie possible, elle n’est qu’un mirage qui sourit aux cupides et aux orgueilleux.

Gilles LEHMANN
(Juin 2006)