Misère...

L’article de Bruno Faidutti paru dans le magazine Des Jeux sur un Plateau de décembre 2005 porte mal son titre, pour ne pas effrayer le lecteur sans doute.

Le célèbre auteur prend comme prétexte la médiocrité des traductions de règles pour déplorer l’inculture qui règne dans le monde du jeu. Le constat n’est pas faux. Il en tire les conséquences, à savoir le mépris du jeu par les institutions. Interrogeons-nous sur les causes de cette absence de reconnaissance du jeu en tant qu’œuvre culturelle.

Disons d’emblée à Bruno Faidutti, sans vouloir le choquer, qu’il fait partie d’une espèce en voie de disparition ou tout au moins sérieusement menacée, celle des lettrés. Qu’il se rassure cependant à titre personnel, sa maîtrise de la langue française n’est sans doute pas étrangère à ses succès d’auteur et à la place qu’il occupe dans le monde du jeu de société. Mais à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Je suis tout comme lui sensible à l’aspect formel des jeux, à la qualité de rédaction des règles, maniaque jusqu’à la virgule. Je sais aussi comme lui que la correction du propos, le respect de l’orthographe et de la grammaire sont la marque du pouvoir et que les hommes politiques qui pèsent sur nos destinées ont tout intérêt à éloigner le peuple d’une langue qui devrait le rassembler autour de l’idéal républicain.

C’est tout à l’honneur de Bruno Faidutti de s’inquiéter d’un processus qui au final met en lumière les qualités singulières des auteurs respectueux de leur langue, d’eux-mêmes et du public. Malheureusement, mettre l’intérêt général au-dessus de l’intérêt particulier est une élégance qui se fait rare. A l’instar de Bruno Faidutti, j’éprouverais un vif plaisir à voir les internautes soigner leurs échanges, à lire des règles châtiées, mais je suis sans illusion. L’intelligence de ceux qui nous gouvernent, intelligence égoïste, prive le peuple de l’accès à ce magnifique outil de liberté qu’est la langue. Comment ? En ruinant sciemment année après année, majorité après majorité, ministre après ministre, l’Ecole de la République, avec la complicité, passive le plus souvent mais complicité malgré tout du monde enseignant, poil aux dents. La réduction continue des horaires de français, la mise au pilori de l’orthographe, l’abandon de la règle en somme expliquent pour une bonne part l’appauvrissement du langage.

Et que serions-nous, nous tous créateurs de jeux de société, joueurs, éditeurs sans cette règle qui dessine les frontières de notre plaisir ?

Que faire alors ? Continuer à ciseler nos jeux et nos articles, à prétendre au titre de bon artisan sinon d’artiste, en espérant servir d’exemple. Avoir toujours à l’esprit que notre style est perfectible, que nous trouverons toujours notre maître. Et veiller à ce que les institutions ne s’intéressent pas un jour au jeu de société pour le pervertir et en faire une industrie de l’abrutissement. Pourvu qu’il ne soit pas déjà trop tard.

P.S. : Je vais encore me faire des amis dans ma profession mais j’adore sortir le vitriol, j’ai connu une Polonaise qui en prenait au petit-déjeuner (merci Audiard). J’invite les esprits belliqueux à lire du Giono, à goûter sa « confiture d’encre », et à s’enivrer du sublime roman de Jan Van Dorp, écrivain belge de langue française, "Flamand des Vagues". Nous ne sommes que des nains, des plumitifs poussifs comparés à ces géants de la littérature.

Gilles LEHMANN
(Janvier 2006)