Qu’est-ce qu’un jeu de société ?


Je me permets de réagir à l’article de Manuel Rozoy et de Dominique Ehrhard paru dans Des Jeux sur un Plateau de juillet/août 2005. Cette réflexion sur le statut du jeu de société est à mon sens fondamentale. Elle soulève plus d’interrogations qu’elle ne livre de réponses et c’est là toute sa richesse. « A vous de jouer », nous dit-on, je ne passe donc pas mon tour.

Jouer ou se penser comme jouant. Beaucoup préfèrent la première proposition, se contentant fort bien du plaisir immédiat de la pratique, des tours de jeu mouvementés, de la quête de la victoire. Pourtant, les analyses de fin de soirée, les parties que l’on revisite après la bataille, entre copains ou seul en s’endormant, marquent un début de réflexion méta ludique.

Ce questionnement naissant, les créateurs le développent, le font vivre à travers leurs jeux. Ils sont en théorie les mieux placés pour saisir l’architecture d’un jeu, l’intérêt des mécanismes, leur subtile alchimie mais aussi les failles éventuelles. Cependant, nombre d’entre eux, fascinés par leurs propres créatures, font du jeu un objet d’étude et non un sujet de réflexion. Ils en restent au fonctionnement, au perceptible, et ne s’aventurent pas dans les chemins du sens. Ils sont mécaniciens pas philosophes.

La constitution d’une ludologie ou science du jeu qu’appellent de leurs vœux Manuel Rozoy et Dominique Ehrhard est une aventure certes passionnante mais qui n’est pas sans danger. Le risque n’est pas de gâter le plaisir de jouer, car la réflexion enrichit l’action, il est plutôt de produire des écrits (histoire, géographie, sociologie, psychanalyse du jeu, etc.) abscons, vides de sens, au vocabulaire hermétique truffé de néologismes inutiles. De grâce ne prenons pas les tics insupportables des fausses sciences celles de l’éducation en tête.

A cet égard, l’article de Ludovic Misura sur « La place des jeux classiques dans les jeux de société », paru dans ce même numéro 18 de Des Jeux sur un Plateau, s’il est intéressant à plus d’un titre, est l’exemple frappant d’un écueil que doit éviter toute réflexion sur le jeu. Arrêtons-nous un instant sur l’extrait suivant : « Parfois, ces clubs s’appellent des cercles comme pour le jeu d’échecs, par exemple. Ce signifiant nous renvoie bien à quelque chose de fermé. Le cercle est un espace explicitement circonscrit où il est très difficile d’entrer.» Bigre! Ce discours pseudo universitaire qui fleure bon le mémoire professionnel contraint n’est pas porteur de sens, il ressemble trop à des figures imposées. A l’inverse, l’interview de Jean-Marie Lhôte par Dominique Ehrhard, toujours dans cet enrichissant numéro 18, fait découvrir au lecteur un passionné, un humaniste qui livre une vision poétique du jeu. Ne cédons pas au raisonnement pour le raisonnement, mais pratiquons l’intelligence du cœur, appliquons-la à notre réflexion sur l’univers ludique.

Si l’on souhaite jeter les fondements d’une science du jeu, il convient de savoir pourquoi. J’ai l’impression que la volonté de faire reconnaître la pratique du jeu comme un élément du monde adulte est au centre de la démarche de Manuel Rozoy et de Dominique Ehrhard. Si le jeu accouche de sa propre science, c’est que jouer est une occupation sérieuse et donc les grands ont le droit d’y trouver du plaisir. Que le jeu sorte de l’adolescence pour obtenir la reconnaissance des gens comme il faut, pour que les auteurs accèdent à un statut d’intellectuels, ne me semble pas essentiel ni même souhaitable. Conservons notre grain de folie, notre marginalité, notre honnêteté aussi et gardons-nous de la médiocre célébrité contemporaine.

Ce qui me paraît plus propre à fonder une science du jeu ou du moins à nourrir une large réflexion, c’est la volonté de penser le jeu comme un moyen de transformer le monde. La définition du jeu de société prend là tout son sens. Quand je m’interroge sur la nature du jeu de société me vient immédiatement à l’esprit l’image d’un salon noble ou bourgeois d’avant la révolution industrielle. C’est le mot société qui me frappe, le jeu étant un outil permettant d’entretenir du lien social, de réunir des gens en l’occurrence d’un même milieu pour qu’ils se retrouvent dans un imaginaire commun et échangent sur le réel autour des petites histoires des uns et des autres, des jours qui passent, de la pluie et du beau temps. Le jeu est ici prétexte à retrouvailles, à proximité, à discussion. Pour moi, cette définition reste d’actualité. Certes, elle n’est peut-être pas de nature à satisfaire les scientifiques du jeu. La définition proposée par Manuel Rozoy et Dominique Ehrhard - « un jeu de société est une création plaçant au moins deux joueurs devant une situation artificielle (fictionnelle pour le jeu à thème ?) définie par des règles et un support matériel, adoptant un caractère reproductible et dont le dénouement débouche sur le gain, la perte ou l’égalité » - si elle a le mérite de lancer le débat, me semble réductrice, trop technique pour rendre compte de la valeur même du jeu de société.

Je laisse à d’autres le soin de tirer de ma réflexion, s’ils la jugent fondée, une définition claire et avant tout vivante. Ce qui m’occupe ici, au-delà du strict exercice de mise en mots, c’est la valeur politique de ces mots, leur capacité à marquer notre conscience, à aiguiser notre regard sur le monde et à valoriser nos actes. Nous devons défendre le jeu de société parce qu’il est porteur d’humanité, créateur de relations dans une société où chacun se replie sur soi, où la parole est médiatisée. Quelle tristesse de flâner les soirs d’été pour ne croiser que trois tondus et deux pelés tirés par des poilus qui vous laissent des souvenirs plein les semelles alors que scintillent dans les maisons les écrans de télé et d’ordinateur.

Dans une optique combative de transformation du monde, tout ce qui concourt à la compréhension du jeu de société est enrichissant pour les joueurs et les créateurs. Cette culture partagée, cette connaissance des origines et des évolutions ne peuvent que renforcer le plaisir de jouer et élargir notre communauté. Mais attention, la seule science du jeu digne de considération c’est, j’ose cette boutade, la victoire. Plus sérieusement, toute science du jeu doit se mettre au service des acteurs du jeu et non se gaver de sa propre suffisance. Je ferai remarquer sans malice à Manuel Rozoy et à Dominique Ehrhard que si « les pôles de centralité intra urbains et le polycentrisme urbain dans la Grèce antique » sont des concepts clairs et intéressants, « la trans-textualité et l’inter iconicité dans l’album de jeunesse en Lituanie » ou dans n’importe quel autre pays sont l’exemple même de la fatuité d’une science autoproclamée qui ne pollue que trop de sa nauséabonde sottise le noble métier de maître d’école que j’exerce avec fierté.

P.S. : Je n’ai pas fini ce texte que Dominique Ehrhard nous livre dans Des Jeux sur un Plateau de septembre 2005 un brillant article sur le statut des auteurs de jeux. Et voilà de l’inspiration pour un futur billet. A ce rythme, il va falloir organiser une table ronde. Avec les chevaliers Cathala et Laget ?

Gilles LEHMANN
(Septembre 2005)