Le sens du jeu

Nombreux sont aujourd’hui les créateurs ludiques qui cherchent à donner à leurs jeux un équilibre parfait. Je dis nombreux et pas tous pour ne pas froisser ceux qui, solitaires, choisiraient une autre voie, moins encombrée mais plus ingrate.

Cette nécessité de l’équilibre guide également les choix des éditeurs, des jurys de concours et plus largement de la communauté des joueurs, à tel point que les auteurs ne peuvent qu’intégrer cette dimension à leurs prototypes s’ils veulent obtenir une quelconque reconnaissance. Equilibrer pour le créateur de jeu c’est un peu comme fabriquer de l’or pour l’alchimiste, la pierre philosophale qui en égare plus d’un.

Chaque joueur à l’entame d’une partie doit posséder les mêmes chances de l’emporter. Nul ne doit être laissé loin du peloton de tête ; sans cassures et sans échappées, la course est souvent bien triste et tout se résout au sprint qu’il vaut mieux ne pas aborder en tête mais à l’abri dans la bonne roue.

Qui ne reconnaît pas là maints jeux qui laissent le sentiment que toute stratégie sur le long terme est inutile et que pour gagner il suffit d’un brin de réussite dans le final ?

Certes, quelques auteurs, sans s’émanciper de la mode de l’équilibre, arrivent pourtant à donner aux joueurs le sentiment d’une maîtrise importante du déroulement de la partie. Cet habile trompe-l’œil est la marque des créateurs de talent.

Le modèle que proposent les jeux d’équilibre renvoie à une conception utopique du monde. Nul ne peut sérieusement dire aujourd’hui que chacun part dans la vie avec les mêmes chances. L’équilibre considéré dans l’univers ludique (joueurs, créateurs, éditeurs, critiques, jurys) c’est la mise en scène naïve ou bonhomme d’une organisation sociale rêvée qui masque hélas la triste réalité. De ce point de vue, le jeu n’est pas sérieux et nous sommes de grands enfants. Opium qui nous endort, l’équilibre nous berce d’illusions agréables : panem et  ludum.

Réveillons-nous, inventons, pratiquons des jeux qui donnent à réfléchir sur la marche du monde. Redécouvrons les jeux médiévaux qui s’appuient sur une vision réaliste de la société à travers laquelle les déséquilibres ne sont pas gommés. "Le Loup et les Agneaux", le "Ringo" germanique, le "Tablut "viking me viennent à l’esprit comme autant de jeux en prise avec le réel. Les chances ne sont pas également réparties entre les joueurs suivant leur rôle de départ. Le plaisir éprouvé par le joueur en position de faiblesse n’en est que plus intense lorsqu’il est vainqueur et la stratégie de chacun pèse véritablement sur l’issue de la partie.

Cette philosophie de l’action et de la responsabilité confère à ces jeux anciens une dimension supérieure à celle des créations contemporaines qui sont bien souvent lénifiantes et plates par leur surdose d’équilibre. Qui n’a jamais taxé le triomphateur d’une partie de l’avoir emporté par la grâce d’une carte action tirée au bon moment ou d’un jet de dé réussi ?

C’est vrai nous apprécions malgré tout les meilleurs des jeux équilibrés qui ont l’arôme de la stratégie, pourtant il serait bon que des créations fondées sur d’autres principes intéressent les acteurs du monde ludique pour que le jeu, au delà du franc plaisir qu’il sait procurer puisse aussi nous inciter à réfléchir au monde dans lequel nous vivons.

Gilles LEHMANN
(Juin 2005)