Les "bons" jeux : non merci !

Alors que j’écris ces quelques lignes, j’ai encore en mémoire ma dernière partie d’un jeu de société. C’était hier soir, nous étions quatre et Nico a insisté pour que nous ressortions "Montjoie" de Pascal Bernard. C’est Nico qui a gagné. Il est fort Nico ! Fabien a failli emporter la mise avec la Bretagne, chose inconcevable car quasi impossible. Il a perdu de peu et a terminé la partie avec un mal de crâne carabiné. Gilles a soliloqué, comme a son habitude, en affirmant que telle stratégie était suicidaire avant de la mettre consciencieusement en œuvre. Il a pas arrêté de parler agaçant tout le monde, mais il reste le seul à avoir anticipé que Nico serait le vainqueur. Il est très fort Nico ! De mon côté, coincé au pays des Chtis, je n’ai jamais pu m’étendre au-delà de ma Flandre natale. Comme souvent, j’ai failli m’énerver plusieurs fois, mais j’ai fini par construire mes deux forteresses terminant ainsi sur une note positive. Je n’ai pas eu de chance aux dés, aux cartes et aux tours de jeu, mais dans le fond, ce n’est pas si grave. Quant à Nico, sa défense élastique et son sang froid ont encore payé. Faut dire, il est vraiment très fort Nico ! Ainsi, trois siècles avant le bon roi Henri et sa poule au pot, la Navarre a remporté la guerre de cent ans et a pris possession du royaume de France.

Si je vous raconte tout cela, c’est pour affirmer que bien sûr "Montjoie" est une réussite, mais que surtout il recèle les deux plaisirs que j’attends d’un jeu : une invitation au voyage et la VIE tout simplement. Par « vie », j’entends l’échange, le rire, l’ambition, la joie, la peur, le soulagement, la colère, la ruse, etc. Bref des émotions violentes et contradictoires et une belle histoire à raconter après. Par le passé, nous avons testé un autre jeu dont je dissimulerai le nom parmi ses tristes congénères : "Puerto Rico", "Leonardo da Vinci", "Samouraï", "El Grande", "Colosseum", "VINCI", "Médici", "Tigre & Euphrate", "Clans", "Goa", "Sankt Petersburg", "Louis XIV", "San Juan", etc. Je n’aime pas ces jeux ! Ils n'ont pas d'âmes ! Pourtant, si vos pas vous portent sur l’excellent et incontournable site ludique Tric Trac, vous verrez que les critiques les concernant sont dithyrambiques. En revanche, celles de "Montjoie" sont souvent catastrophiques. Depuis quelques mois, j’ai pris l’habitude de ne poster une critique que sur les jeux que j’aime. Si j’étais cohérent, je devrais aussi critiquer les jeux que je n’aime pas. Or, voyez-vous, il est très difficile de mettre 1 sur 5 à "Puerto Rico". C’est que les ayatollahs (j’entends par là certains joueurs) veillent au grain. S’en prendre aux vaches sacrées, c’est risquer d’encourir les foudres de ces gardiens du temple pour qui il est intolérable de ne pas aimer ce qu’ils chérissent. Vous êtes convoqués immédiatement sur le forum et sommés de vous expliquer sur cet ignoble sacrilège. Nouvelle querelle et surtout que de temps perdu !

Il y a dans mon attitude, l’analyse, j’espère rationnelle et objective, d’un profond malentendu. Ne pas aimer un jeu, ne signifie pas que celui-ci soit mauvais et inversement. En clair, quand je dis que je n’aime pas un jeu, je ne remets pas en cause ses qualités intrinsèques, j’affirme seulement que ce jeu n’est pas fait pour moi. Il s’agit d’être honnête intellectuellement. C’est pourquoi, mettre 1 sur 5 à "Puerto Rico" ou à "Vinci" ne serait finalement pas juste. De la même façon, je peux aimer un jeu aux mécanismes très simples voire même éculés. En résumé, peu importe le flacon pourvu que j’ai l’ivresse ! Cela fait longtemps que je tenais à écrire ce billet d’humeur car je m’aperçois d’une tendance lourde que je trouve inquiétante non pas sur le principe mais sur ce qu’elle porte en elle en matière de définition de ce qu’est un « bon » jeu : le développement de jeux à l’allemande où l’optimisation est reine. Pour moi, le « bon » jeu n’existe pas puisque le qualificatif de « bon » est subjectif, propre à chaque profil de joueur. Or, sur les forums et dans les conventions ludiques, j’entends de plus en plus de joueurs ne jurer que par ce type de jeu. Ne pas aimer, c’est là encore être obligé de se justifier. Le problème avec un phénomène qui devient la norme à suivre, c’est que l’on vous ressort ce que j’ai souvent entendu à l’Université : l’argument d’autorité. C’est la référence (notes, avis, créateurs reconnus, ventes, récompenses, etc.) donc c’est ce qui est bien et c’est ce qui est bon ! La messe est dite !

Bien entendu, je pourrais faire « comme si » mais voyez-vous,…
…passer une partie à faire du calcul mental et à réviser mes tables de multiplication, non merci !
…avoir la désagréable impression d’être le cancre de service confronté à ses devoirs d’école, non merci !
…faire semblant de m’extasier devant un thème factice et plaqué pour donner l’illusion d’un vrai voyage dans l’imaginaire, non merci !

…élaborer des ouvertures puis les mettre systématiquement en œuvre quel que soit le profil de mes adversaires, non merci !
…m’enthousiasmer devant une mécanique froide, compliquée et raffinée à plaisir, non merci !
…multiplier artificiellement les décomptes de points et les façons de gagner et faire croire qu’il s’agit-là d’une richesse et d’une originalité, non merci !
…mettre des cubes en bois de toutes les couleurs dans des zones et me faire croire que, tel Alexandre ou Napoléon, je change la face du monde, non merci !
…vanter un jeu hermétique de façon à bien montrer que tout le monde n’a pas les capacités d’y jouer et que j’appartiens donc à une aristocratie ludique, non merci !

…cracher sur le hasard en feignant d’ignorer qu’il régit pourtant une partie de mon existence, non merci !
…jouer mes coups sans jamais négocier, ni véritablement interagir avec les autres joueurs, non merci !
…choisir une des innombrables stratégies proposées sans vraiment rien maîtriser et attendre patiemment la fin pour découvrir avec surprise le nom du vainqueur, non merci !
…enfin, accepter de jouer pour ne pas choquer, faire semblant de m’intéresser, m’ennuyer profondément mais toujours avec le sourire et parfois me faire insulter par le crétin d’à côté qui ne comprend pas ma stratégie bancale et approximative, lui qui a déjà tout probabilisé, NON MERCI !


Il y a quelques mois, lors du festival de Panazol, j’ai revu avec plaisir mon ami Serge Bouquet. Il y présentait les créations de sa maison d’édition Alvéole. Loin des « grosses » productions, il fait partie de ses petits éditeurs courageux qu’il a regroupés dans sa Caravane des jeux. Alors que nous discutions, des enfants âgés de 8 à 10 ans sont venus rejouer à l’un de ses jeux dont j’ai hélas oublié le nom. Je sais juste qu’il n’y avait pas de petits cubes en bois colorés à optimiser. Après leur partie, ils sont allés chercher leur mère et l’ont poussé à jouer. D’abord réticente, elle a commencé à se prendre au jeu et a fini par l’acheter à la plus grande joie de ses enfants. Je me souviens encore des rires, des visages enjoués et du plaisir partagé. Finalement, c’est peut être cela un « bon » jeu !

François COMBE
(Avril 2008)