Changement de cap !

Dans un excellent article paru dans la revue Des Jeux sur un Plateau (n° 32, Un thème : pourquoi faire ?), Bruno Faidutti s’interroge sur la place du thème par rapport à la mécanique et plus particulièrement sur la pratique de plus en plus répandue chez les éditeurs de changer le thème du jeu. Il regrette notamment que "le changement opéré par un éditeur se limite à un simple rechercher/remplacer dans les règles, et le résultat confine alors souvent au ridicule, au point d’ôter toute clarté et tout intérêt au jeu".

Bien souvent ce changement obéit à des considérations marketing : conversion à une gamme spécifique de l’éditeur, préjugés envers un thème initial jugé peu vendeur, trop anecdotique ou confidentiel et adaptation à la mode du moment issue indistinctement du cinéma, de la bande dessinée, de la littérature ou des jeux vidéos. Dès lors, il est tentant pour un créateur de séparer ce qui serait l’essentiel (la mécanique) du superflu (le thème), ce dernier ne relevant que d’un choix éditorial propre à l’éditeur. Telle n’est pas la philosophie de Bruno Faidutti dont les meilleures créations ("Citadelles", "Castel", etc.) sont réputées pour la richesse et la profondeur de leurs univers. Cependant, un de mes amis créateurs, Xavier Lardy, considère qu’il s’agit d’un faux problème : séparer thème et mécanique pour finalement en privilégier un plus que l’autre n’aboutit, selon lui, qu’à une impasse. Ces réflexions personnelles m’ont donc amené à me pencher sur nos propres pratiques.

Dans quelques semaines, Gilles va voir éditée sa seconde création mais sous un thème différent. Initialement, "Trésor" décrivait la lutte entre des pirates, partis en expédition sur une île déserte, pour ramener en premier un coffre au trésor dans les cales de leur navire. Le jeu finalement édité chez Contrevents porte le nom d’"Atomic Business". Les rusés diplomates ont remplacé les féroces pirates, la République africaine du Nasombia s’est substituée à l’île déserte et les coffres au trésor se sont transformés en mallettes nucléaires. Malgré le thème très (trop ?) vendeur de la piraterie, le changement du thème était inévitable car l’éditeur souhaitait adapter le jeu à sa gamme très particulière : des créations différentes car plus caustiques, plus militantes et illustrées, chose rare, par des auteurs de bandes dessinées.

De mon coté, j’ai fait l’expérience du changement de thème sur plusieurs de mes créations. Ainsi, "Quatrocentto" est devenu "Cœur de Lion". Il semble que l’Italie de la Renaissance ne soit pas très excitante pour les joueurs. J’en ai eu la confirmation par les retours de certaines associations qui on testé le jeu dans le cadre d’un appel à auteur. Si la mécanique a séduit, le thème n’a pas convaincu. Il me serait facile d’adapter cette mécanique à un univers plus vendeur notamment en tirant vers le médiéval fantastique. J’avais d’ailleurs envisagé de le faire à travers un univers japonisant comme celui de la bande dessinée Okko. Finalement, je me suis réorienté vers des préoccupations plus régionales, car  grand amoureux du Limousin, a eu à cœur d’illustrer la campagne militaire du célèbre Richard Cœur de Lion contre son vassal, le Vicomte de Limoges. Ce roi légendaire trouva finalement la mort au château de Châlus à quelques kilomètres de Limoges. Hélas, j’ai bien peur que les éditeurs français ne trouvent pas leur compte dans cette histoire « locale » pourtant très médiévale. Qui sait ? Ce changement de thème pourrait peut être plaire au Conseil Régional du Limousin ou toute autre institution en charge des « vieilles pierres ». Je garde donc espoir.

Gilles et moi-même avons également sacrifié certaines de nos créations sur l’autel du « dieu édition ». Ainsi, "Scaramouche" est devenu "Les choristes" puis l’actuel "Moussaillons" pour lequel nous nourrissons encore quelques espoirs d’édition. Si cela se concrétise, j’en reparlerai dans un autre billet ! En effet, les péripéties d’un jeu sont toujours intéressantes à raconter car elles révèlent les difficultés à se faire éditer et témoignent des tendances parfois versatiles du petit monde ludique.

Mais, il est clair que l’exemple le plus représentatif de nos tribulations thématiques reste, à ce jour, notre première création éditée : "Mes copains d’abord" chez Contrevents. Ce jeu a une longue histoire qui mériterait un billet à lui tout seul.

Initialement, ce jeu de Gilles s‘appelait "Titanic" : il était rapide mais surtout cruel car le jeu était illustré par les photos des vrais naufragés du paquebot disponibles sur Internet. C’est la raison pour laquelle les éditeurs contactés l’ont refusé. Ce petit jeu de fin de soirée était un vrai défouloir et il faut bien avouer que nous prenions un plaisir pervers à noyer de pauvres passagers démentant ainsi le fameux adage : « les femmes et les enfants d’abord ! ». Gilles tenta de l’adapter, sans plus de succès éditorial, à l’univers de science-fiction. Titanic devint "Titan X" : au lieu de noyer d’innocentes victimes, nous laissions étouffer de pauvres aliens dans le vide spatial où tout le monde sait que personne ne vous entend crier !

J’ai alors proposé à Gilles le thème du manège que m’avait inspiré le visionnage d’une version restaurée du superbe Jour de fête de Jacques Tati : "Titanic" est alors devenu "Remue-Manège". Ce dernier a connu un vrai succès d’estime notamment auprès d’un public très familial. Après son prix au festival de Panazol 2004, j’ai présenté le jeu au salon Aventura d’Angers où j’ai fait la connaissance de Xavier Renou et de Laurent Gerlaud des éditions Contrevents : 16 mois plus tard "Remue-Manège" laissait à la place à Mes copains d’abord.

Ce changement de thème n’a pas été chose facile. Nous tenions à conserver l’esprit bucolique et « bon enfant » des garnements prêts à tout pour faire un tour de manège dans le dos du forain. Nous avions constaté que le jeu réconciliait toute la famille : il fallait voir les « drôles » taper allègement sur papa et maman. Selon nous, retourner au thème plus cruel du naufrage impliquait à coup sûr la perte du public familial. Cependant, Laurent et Xavier souhaitaient un univers proche de leur première création "Des thunes et des urnes".

Faire éditer son jeu revient à trouver sans cesse des compromis : d’accord pour le thème du naufrage, mais à condition que nous y ajoutions une bonne dose d’humour. Le public doit saisir immédiatement qu’il s’agit d’un jeu à prendre au second degré. La réflexion collective s’est donc portée sur les types de groupes, les noms des naufragés et le titre des cartes « méchantise » : au passage, je suis particulièrement fier (alors que je devrais pas) de mon « chasse à la baleine ».

Il est important de souligner le formidable travail d’illustrateur réalisé par Clarke et qui contribue pour beaucoup à dédramatiser ce qui pourrait sembler très cruel. A ce titre, la présentation humoristique, si souvent remaniée par notre quatuor, joue beaucoup dans ce sens. La référence à la Francie permet d’assurer la continuité avec "Des thunes et des urnes" : ce sera également le cas avec "Atomic Business". A l’instar de certains éditeurs, comme Ystari par exemple, les éditions Contrevents ont fait le choix d’une gamme thématique très personnelle qui, si elle peut être parfois contraignante pour les auteurs, révèle une véritable identité et un grand sérieux.

Ironie de l’histoire, un jeu de naufragés dont personne ne voulait a finalement été édité après des changements de thèmes successifs. Les vrais naufragés ont laissé la place à des aliens, puis à des gentils garnements et finalement à des naufragés décalés plus ou moins sympathiques. Le Titanic a été remplacé par la station spatiale puis par le village et enfin par le Tyrannique. Le canot a disparu au profit de la capsule, puis du manège pour revenir au canot. Enfin, le fier et vertueux capitaine s’est reconverti un temps en forain avant de reprendre finalement la mer. La boucle s’est donc bouclée d’elle-même, mais, au-delà des apparences l’esprit du jeu a changé. A la lumière de la qualité du travail effectué, je peux aujourd’hui affirmer que ce changement de cap s’est révélé très profitable.

François COMBE
(Février 2007)