Les coïncidences de la création

Pour les habitués des forums ludiques consacrés plus spécialement à la création, une discussion animée voire houleuse resurgit régulièrement : la ressemblance troublante de certains jeux fraîchement édités avec ceux de créateurs toujours en quête d’un éditeur. Généralement, les esprits s’échauffent, les allusions mesquines fusent jusqu’à ce que l’accusation ultime soit lancée : le plagiat. Même en prenant du recul, il est souvent bien difficile de faire la part des choses tant le sujet est chargé de passions, de jalousies et de rancœurs. Cependant, la régularité avec laquelle cette discussion réapparaît invite à se pencher avec intérêt sur la question. En clair, coïncidence de la création ludique ou plagiat mercantile délibéré ?

Une réflexion préalable amène à s’interroger sur ce que les éditeurs pourraient retirer en produisant un jeu entièrement copié sur celui d’un créateur anonyme. Comme souvent, il s’agit du profit. Cependant, le pari est risqué car un créateur de bonne foi (capable de prouver l’antériorité de sa création) pourrait facilement faire état du plagiat devant les tribunaux. On me rétorquera qu’il est aisé de dissimuler le forfait sous couvert d’un thème et d’un habillage différents. En effet, les enveloppes Soleau de l’INPI ou la déclaration de l’œuvre auprès de la SACD ne mettent pas les créateurs en herbe à l’abri de ce genre de manipulation. Néanmoins, le monde du jeu n’est pas si vaste qu’on le croît et le formidable développement d’internet permet de discréditer efficacement un éditeur peu scrupuleux. C’est pourquoi, la judiciarisation de notre société rend aujourd’hui ce genre d’aventure plus que périlleuse pour des éditeurs tiraillés entre le soucis de satisfaire un public restreint et exigeant et les perspectives enivrantes que pourrait procurer la grande distribution.

On peut ainsi admettre, en toute sincérité, l’existence de coïncidences dans la création d’un jeu. Cependant, on se doit alors de distinguer celles concernant le thème de celles relevant des mécanismes.

Les coïncidences sur le thème ne sont pas surprenantes. Le créateur ayant choisi l’univers des pirates aura bien du mal à se passer des figures récurrentes de la flibuste : galions espagnols chargés d’or, îles aux trésors, perroquets et jambes de bois, etc. A quoi serait réduit le médiéval fantastique sans chevaliers, princesses, dragons ou sorciers ? Ma pratique du jeu de rôle, en tant que maître du jeu, m’a appris que les joueurs appréciaient les figures imposées d’un univers particulier. En réalité, notre imaginaire est profondément imprégné de ses clichés et il ne me semble pas surprenant de les voir restitués dans les jeux.

En ce qui concerne les mécanismes, la question est plus délicate. La grande variété actuelle des procédés utilisés rend l’innovation bien difficile. On voit mal comment un créateur, soucieux d'innovation, pourrait, d’une part, se passer de cartes, de pions, de plateau de jeu, de dés et, d’autre part, créer un système ne faisant pas appel au hasard, aux enchères, à la négociation, au jeu de rôle, à la logique mathématique, j’en passe et des meilleurs ! Bien souvent, la création ressemble à de la cuisine. Le créateur marie des mécanismes connus comme le cuisinier jongle avec les saveurs. Bien évidemment, cette cuisine là n’est acceptable que si la création obtenue diffère indiscutablement de celles qui en ont été à l’origine. Dans ce registre, il en va comme dans la gastronomie : les trois étoiles côtoient les gargotiers.

Sur la base de ces quelques réflexions, il me paraît bien difficile d’éviter que certaines idées ne s’entrecroisent. Quelques jeux vous marquent et vous conduisent inconsciemment à reproduire certains schémas dans vos propres créations. Cependant, la plupart du temps, il ne s’agit que de simples coïncidences. Dans notre société, marquée par le désenchantement et le triomphe de la rationalité, le hasard semble donc difficile à admettre. Voilà qui est fort curieux dans le petit monde ludique, où nombre de joueurs ont gagné et perdu des parties sur un simple coup de dé.

François COMBE
(Février 2005)